vendredi 30 octobre 2009
. Le Porteur
Le métier de porteur d'enfant ne vaut guère mieux que celui de mendiant, pourtant, l'ayant exercé pendant plus de six ans, Pierre pouvait avec une satisfaction non dénuée d'une certaine fierté, compter les piécettes qu'il avait accumulées patiemment et se dire que dans quelques temps, il pourrait s'acheter un étal et des bimbeloteries à vendre sur le Pont-Neuf.
En fait, il n'était pas sûr de vouloir si vite que ça se retrouver toute l'année dans la cohue des badauds et la puanteur des carrosses, mais à la longue, Mariette allait finir par se lasser de l'attendre. Si encore, à son arrivée à Paris, son premier soin avait été de la voir ? Mais Pierre s'était donné dans son travail quelques règles, qui lui avaient permis d'en vivre bien mieux que n'en vivent les autres personnes le pratiquant, et il entendait ne jamais en déroger.
La première de ces règles était qu'arrivant en un lieu, il devait, avant tout autre chose, se rendre à l'église, et si c'était possible, il s'arrangeait pour arriver à l'heure de la messe. Cela lui permettait de converser avec le curé du lieu, et de lui demander de bénir son voyage. Au besoin, il lui faisait ondoyer les enfants, s'il était incertain qu'ils arrivent à bon port. Il lui demandait ensuite où passer la nuit. Il était alors deux possibilités : ou bien le curé le conviait à venir à la cure, ou bien une brave vieille passant par là proposait son hospitalité. Quand il avait réussi à arriver à l'heure de la messe, c'était encore mieux, car tout en faisant mine de ne pas se soucier de l'attention concentrée sur lui, et sur les marmots dont il prenait grand soin, il faisait son choix, et à la sortie, il se faisait inviter par une fermière compatissante et pas trop miséreuse.
Il se portait, en général toujours mieux de dormir dans la grange d'un fermier que dans une cure. La conversation des prêtres, surtout autour d'un repas, lui pesait toujours sur l'estomac.
Pierre avait, pour bien mener le métier qu'il avait, non pas vraiment choisi de faire, mais choisi de continuer, un atout que fort peu de ses confrères avaient : il avait de l'instruction. Beaucoup d'instruction. Certes, il n'était que fils de servante, mais il avait grandi avec les enfants de la maison et suivi avec eux les leçons de leur précepteur. Pourquoi lui, alors que les autres enfants de serviteurs n'y avaient pas droit ? Peut-être par le caprice d'un des garçons, qui tout petit, boudait atrocement dès lors qu'on le privait de « son valet personnel », si bien que la chose avait fini par amuser les parents. Peut-être... En tous cas, grâce à ça, Pierre avait appris bien des choses qui lui permettaient de converser avec des gens de bonne éducation, et d'éveiller leur sympathie.
Les gens de bonne éducation ont souvent bourse plus pleine que les paysans, mais mieux fermée. Pierre savait la leur faire délier. D'ailleurs, comment n'auraient-ils pas eu sympathie pour ce brave homme si dévoué aux petits enfants orphelins et malades qu'on lui avait confié de porter à Hotel-Dieu de Paris ? Il eut fallu être sans-coeur pour ne pas s'attendrir devant le dévouement de cet homme !
Porteur d'enfant, c'est un métier de miséreux. Il n'y a que les crève-la-faim pour le faire. Pierre mourrait de faim, le soir d'hiver où, après lui avoir fait l'aumône d'un repas même pas chaud, le bedeau d'une église, en lui montrant une hotte , lui a demandé de la porter, le lendemain, à Paris. Deux jours de marche, s'il ne neigeait pas. Pierre avait cru que l'homme se moquait de lui, mais il ne se moquait pas, et il n'avait pas encore tout dit. Il n'avait pas dit que, pour son voyage, il ne serait payé qu'en arrivant et au nombre des enfants arrivés en vie. Pierre, en voyant les enfants, avait grimacé et s'était dit qu'il avait intérêt à marcher vite. Avant même de s'être mis en marche, il avait compris qu'il pourrait toujours ajouter un bonus à son voyage avec un ou deux enfants trouvés des ruelles parisiennes. Il ne s'en était pas privé, et cela aussi, s'était devenu une règle, pour lui : faire le tour des parvis et des ruelles où les filles-mères abandonnent leurs enfants.
A l'occasion, il lui était arrivé, même, d'amener à l'Hôtel-Dieu des enfants ayant perdu leurs parents, tout simplement. Certains, assez grands pour marcher. Il fallait, alors, coordonner la troupe, lors des arrivées dans les villages et des passages dans les églises. Il n'avait pas vraiment le don pour discipliner tout ce petit monde... Mais en général, ça se passait bien.
Quand il était enfant, sa mère racontait à Pierre des histoires de bohémien qui vole les enfants, ou pire encore, de monstre qui vient les dévorer. Il en riait, à présent... Pourtant, certains soirs, quand il voyait son ombre sur le chemin, il avait l'impression d'en faire la rencontre... Mais ça n'était que son ombre. Alors il pensait à Mariette, aux pièces dans sa bourse, à celles enterrées sous un arbre pas loin des remparts, et il entonnait une chanson pour les enfants.
Mais ce soir-là, ce n'est pas son ombre qui l'effraya. Là, devant lui, juste devant, il y avait une petite fille qui pleurait en serrant une poupée de chiffon. Toute petite. Pas plus de trois ans. Pâle comme un linge. Elle était adossée au parapet d'un petit pont.
Il n'était pas habitué à faire du sentiment, même s'il savait à merveille en donner l'illusion. Il savait trop bien la fragilité de ces petits êtres, et de toutes façons, il savait bien que, pour ceux qui auraient la chance de survivre, il ne lui serait pas donné de les revoir un jour. A quoi bon, donc, s'attacher à eux ? Ils avaient la valeur que l'Hotel-Dieu accordait à leur vie et c'était tout, et pour cela, Pierre était habitué à défendre son précieux chargement contre tout ce qui pourrait l'endommager.
Il ne savait pas bien, au juste, ce qu'il y avait d'effrayant ou de menaçant dans cette enfant, mais, confusément, il devinait quelque chose de « pas normal ». La raison lui démontrant que rien, absolument, ne pouvait justifier qu'il passe sans s'inquiéter du sort de cette enfant trop jeune pour rester seule, il écarta cette peur comme indigne d'un homme instruit des belles choses de ce siècle dénué de superstitions, où il avait la chance de vivre. N'avait-il pas, la veille, été reçu à la table d'un gentilhomme campagnard qui lui avait longuement parlé des expérimentations dernières faites sur le chariot à vapeur ? Non, décidément, il n'y avait plus place, dans ce monde, pour les peurs irraisonnées. D'aillleurs, Mariette méritait mieux qu'un lâche capable d'avoir peur d'une petite fille.
Pierre s'arrêta, se pencha sur l'enfant. Sûrement, ça devait être une petite du village voisin. Il y était presque. C'était juste de l'autre côté.
Il la souleva de terre, s'étonnant de la trouver si lourde, et pour ne pas la lâcher, la serra plus fort. C'est alors que des griffes acérées déchirèrent sa poitrine et que des dents effilées se plantèrent dans son cou.
Illustration réalisée pour le conte qui (en fait!) fait suite (ou début?) à celui-ci...
L'illustration de ce conte-ci n'étant pas encore réalisée !
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dimanche 29 mars 2009
La taverne de Diogène (6)
Etait-ce un rêve ou bien un cauchemar ? N'en sachant trop rien, et ne sachant pas quoi décider, il décida de laisser le père Moniot prendre toutes décisions qu'il faudrait prendre. Après tout, c'était lui le chef de famille. Il en résultat que le père Moniot ne décida rien et confia à sa femme le soin d'employer au mieux les forces un peu brutes du « Chevelu » et du « Pelé », quand à la petite princesse, qui devait avoir trois ou quatre ans, elle partagea très vite les jeux de Diogène et de ses soeurs. Véritable championne de marelle, de saut à la corde et de jeux de balle, jamais en retard d'une farce, mais incapable d'apprendre à lire ou à coudre, elle aurait fait le désespoir de Margot si elle n'avait pas, à chaque halte, à chaque feu de camp, entonné des ballades et des rondes avec une voix qui tenait du ruisseau et du rossignol.
Marjolaine s'accoutuma plutôt bien que mal, à la nouvelle teinte de cheveux de son prétendant. Il avait acquis, avec ce nouvel aspect, un charme fou, qui faisait à chaque village, bien des jalouses, et ce d'autant qu'il n'avait de cesse de chercher des fleurs (surtout de couleur vive) pour les lui offrir. C'était vraiment un galant comme on en trouve qu'en rêve, et de plus, il ne prenait plus jamais sa petite taille que quand cela pouvait aider à nettoyer un petit objet, ou bien à enfiler l'aiguille à coudre de la mère Moniot ou de la petite Amandine. Décidément, quoi qu'en dise Margot, pour qui cet habit plus sombre que nuit sans lune était une offense aux droits vestimentaires de son époux, Alban, ainsi vêtu, était le plus beau des princes, sortis ou non d'un livre enchanté. Théophile, lui-même, bien que sa cotte défraîchie fasse un peu grise mine comparée au superbe habit de son futur gendre, devait admettre la chose. Un peu dépassé, sans doute, il admit même l'idée d'un mariage. Marjolaine en fit tel saut de joie qu'elle manqua heurter le haut du tonneau.
Comme on ne pouvait continuer à les nommer « le Pelé » et « le Chevelu », les deux ribauds reçurent de Rolande et Edmonde les doux prénoms de Chrysostome (« le Chevelu ») et Gundovir (« le Pelé »), après quoi Théophile les pria d'accompagner Alban (que Marjolaine ne voulait ab-so-lu-ment-pas entendre parler de nommer autrement, en dépit de son habit désormais noir) dans une toute petite quête qu'il entendait lui confier avant ses épousailles. Simple formalité, n'est-ce pas ? Ils s'en acquittèrent très bien, et en un temps record, messires et gentes dames, sachez-le.
Le soir n'était pas tombé que le scribouilleur qui avait commis la faute de remettre au seigneur Théophile le livre cause de toute cette histoire, lui était livré pieds et poids liés. Il s'étonna fort de se trouver en présence d'être sortis des pages écrites par lui et s'étonna plus encore quand, sous ses yeux émerveillés et sous ceux de toute la famille réunie, Constance et Bernardine s'étant une fois de trop plongées dans le fabuleux roman, on en vit sortir un vieil homme à barbe blanche, une belle dame à queue serpente et un griffon.
Le père Moniot, le premier moment de vacarme paniqué et d'héroïsme des héros du livre passé, décréta tout net que cet animal et cette femme ne pouvait pas rester et qu'il devaient retourner dans le livre. Le vieil homme, l'air grandement peiné, expliqua qu'il n'avait pas grande envie d'y retourner, mais que sa vie sans eux serait fort triste, et demanda si, en changeant juste un peu, par quelque illusion, leurs apparence, il ne serait pas possible qu'ils restent.
La mère Moniot ayant déjà commencé d'échanger des recettes de cuisine et des bavardages en tous genres avec la fée, et les enfants s'étant pris d'affection pour le griffon, Théophile ne fut pas consulté et c'est avec un peu de surprise qu'il constata qu'Alban se trouvait, comme lui empêtré dans une confuse impression que personne n'écouterait ce qu'il avait à dire, quoi qu'il dise.
Gundovir et Chrysostome, plus encore que les enfant s'attachèrent au griffon et si jamais il y eut animal bien toiletté dans une taverne ambulante, sachez-le, messires et gentes dames, c'est bien notre Bodolomi. Regardez-le, comme il est beau ! Regardez comme il se laisse gentiment mener par dame Sirana, pour vous être présenté !
Oserez-vous, messires et gentes dames, prétendre qu'il existe quelque part autre taverne constituée de nombreux charriots dont le premier porte un tonneau immense, et défendue, pour le bien de ceux qui s'y veulent reposer, par tel animal ?
Tout cela, messires, se déroulait au temps où Maître Diogène était un petit enfant. Voyez-vous, gente-dames, le livre lui a donné épouse et à ses soeurs des époux selon leurs caractères.
Voyez, tous, ce grand cercle, réuni ici pour la dernière fois! Demain, messires et gentes dames, maître Diogène en a décidé ainsi, menés par lui-même et par ses soeurs, les morceaux de la taverne s'éparpilleront au monde entier, et il en a décidé ainsi: quand le jour en sera venu, les fils et filles des enfants qu'ils ont eu partiront à leurs tour.
Constance, qui fut pour tant dans cette histoire, n'ira en nul lieu, mais en cet instant, dans le château où elle est dame de compagnie d'une toute jeune princesse, une plume tenue de sa main enferme la magie de ses souvenirs dans un parchemin.
Qui sait, messires et gentes dames, qui peut savoir, qui lira ce grimoire ?
FIN ?
dimanche 22 mars 2009
La taverne de Diogène (5)
On en était à peu près là, quand une petite voix suraiguë et surexcitée se fit entendre et que jaillit du tonneau-taverne (et de nulle part ailleurs, soyez-en assurés, messires et gentes dames), une petite fille tout de rouge et d'or vêtue, le cheveu blond et le nez retroussé, une couronne de fleurs dans les cheveux, et un bilboquet à la main.
Son premier soin fut de jeter le bilboquet sur Alban. Son deuxième fut d'arracher son bol à Ermengarde et d'en renifler le contenu. Son troisième fut de jeter ledit bol avec une moue dégoûtée.
Margot n'eut pas le temps d'intervenir, la mère Moniot l'avait déjà fait. La gamine, si bellement vêtue qu'elle fut se trouva soulevée du sol sans ménagement et jetée dans un crottin de mule. Alban, toujours galant, alla l'aider à se relever, ce qui lui valut aussitôt les hurlements de Marjolaine, au point qu'il dû aller se réfugier derrière les deux brigands et que Théophile y vint lui demander qui était cette jeune fille.
- « Là d'où je viens, et d'où nous venons tous, messire, elle est ma promise... Celle que ces honorables seigneurs sont sensés enlever, chose dont je serais fort aise, à cette heure. »
Théophile regarda les deux ribauds. L'un se grattait son crâne presque chauve. L'autre tiraillait sa barbe abondante. Aucun n'avait l'air bien convaincu. L'un et l'autre, par contre, louchaient horriblement car ils essayaient de se concentrer en même temps sur la fillette et sur... Sur quoi, au fait ? Suivant les regards des deux choses humaines, Théophile constata avec stupeur que Rolande souriait béatement au « Pelé » et qu'Edmonde en faisait tout autant pour le « Chevelu ».
Ah non ! Passe encore pour Edmonde, grande fille de quinze ans bien sonnés, même si elle avait ordinairement la tête mieux lestée que ça. Mais Rolande ? Pas question ! Il les arracha donc l'une et l'autre de là où elles étaient et les envoya rejoindre le reste de la famille avant que le repas aie fini de refroidir. Non mais sans blague ?
Et il enchaîna aussitôt sur une tirade véhémente, lancée d'une voix qu'il aurait voulue telle celle du héros Stentor, mais qu'on aurait malheureusement plus vite fait de comparer à un essieu mal graissé.
- « A présent, messieurs, veuillez répondre au sieur Alban ou bien au sieur Ignacio, je ne sais plus trop... Pouvez-vous, oui ou non, puisque l'objet de votre quête se trouve ici, le prendre et vous en aller avec ? »
La comparaison exprimée ci-dessus fut immédiatement formulée par Germaine, à l'oreille de Louison, laquelle se hâta de demander son avis à Jacquette, par-dessus l'épaule de Diogène, qui comptait pour des nèfles, vu que c'était un garçon et que les garçons, chacun le sait, n'ont jamais les mêmes avis que les filles. Jacquette, ne sachant que penser, interrogea Bernardine, qui à son tour consulta Constance, laquelle émit que le cri paternel ressemblait plutôt au chant d'un coq enroué. L'information fit alors le chemin inverse. Pendant ce temps, les deux brigands, avec une hésitation visible, et ne sachant sans doute que répondre, avaient entamé une espèce de danse, se portant chacun d'un pied sur l'autre, avec la même cadence, et de manière telle qu'ils se penchaient l'un vers l'autre presque à se cogner, puis s'écartaient.
Finalement, et peut-être parce que leur manège commençant à lui donner le vertige, Théophile s'était mis, lui aussi, à osciller, le plus chauve des deux se décida.
- « Ben... Ca se discute...
- Ouais... Elle a pas l'air commode, la gosse...
- On voudrait pas en être embarrassés, vous comprenez.
- Faudrait être certains qu'il nous donnera la chasse pour la reprendre.
- Vrai, ça... Vu comment qu'y regarde votre fille, j'me pose des questions.
- Pis il a pas l'air bien amoureux de la princesse, en plus. »
Poussant un très profond soupir, Théophile se tourna vers Alban, qui était justement en train d'enlacer Marjolaine, chose qu'on ne l'avait encore jamais vu faire. Hoquet. Deuxième soupir. Regard en direction des enfants en train de manger, juste histoire de ne pas voir ça. Impression de charrette qui dérape sur un sol gelé un jour de canicule. Vite, un tabouret !
Retenu dans sa chute par le Chevelu, et remis debout par le Pelé, Théophile eut la surprise de réaliser, l'instant d'après, que Diogène était en train de partager son bol de porée et son hareng grillé avec la petite princesse capricieuse et que celle-ci avait perdu son ton hautain et ses vilaines mines, pour des sourires et une voix mielleuse.
Comme il ne savait quelle attitude adopter, comme le père Moniot venait de proposer aux deux ribauds places de valets en la taverne, comme Diogène et la princesse riaient aux éclats, comme Marjolaine venait de donner son bonnet à Alban parce qu'il avait déclaré (encore?) vouloir accomplir une quête avant leurs épousailles, et vouloir le faire tout de suite pour être de retour plus vite... Théophile se demanda s'il ne serait pas de bon aloi de s'évanouir, histoire de retrouver quelques forces,. Il en fut empêché par Margot, désireuse qu'il l'invite à danser. Le pelé, en effet, venait de sortir de sa poche une petite flûte, et le Chevelu s'était mis à chanter avec un fort bel entrain qui fit jaillir de table toute la famille.
C'est au milieu de tout ce désordre qu'il entrevit Constance en grande occupation de lecture du fameux roman.
vendredi 13 mars 2009
La Taverne de Diogène (4° épisode)
Cette terrible journée resta ancrée dans la mémoire de chacun des enfants de Margot et Théophile pendant des années, y compris dans celle de Marinette, qui n'avait pourtant pas encore deux ans pleins. Seule Gatienne, qui dormait paisiblement dans son couffin et ne s'était rendue compte de rien eut le désespoir d'avoir été présente et de ne pas se souvenir.
Tandis que la mère Moniot examinait d'un oeil soupçonneux les deux arrivants en se demandant s'il fallait les inviter à partager le repas du soir ou bien les envoyer se faire cuire un oeuf à l'auberge du village le plus proche, que Margot faisait montrer à toute sa marmaille des mains plus sales que propres mais qui le resteraient parce qu'il n'y avait ni source ni ruisseau près de ce charmant pré où la taverne s'était arrêtée pour la nuit et pendant que le Père Moniot et Théophile achevaient d'enfoncer dans le sol les piquets pour attacher les mules (toujours à s'ensauver ces bêtes-là!), lesdits arrivant, l'un saisissant un gourdin (que personne n'avait remarqué jusque là), l'autre arrachant du sol un jeune arbre et le débarrassant de ses branches (même ustensile, au final, mais au moins, comme le fit immédiatement remarquer Constance à Bernardine, on sait où il l'a trouvé). Ceci fait, ils eurent, ainsi que le souligna Constance (encore elle) un instant d'hésitation, se penchant (se penchant même beaucoup, en raison de leur très grande taille, nota Bernardine) sur Edmonde, puis sur Marjolaine, puis sur Rolande, puis encore sur Edmonde, et ainsi de suite, avant, finalement, de se regarder l'un l'autre, puis de chercher aux alentours.
Ici, Armande fit à l'oreille d'Ermeline la remarque qu'ils devaient être en train de chercher Alban et qu'il était heureux qu'il soit encore dans le sac à couture de Marjolaine. S'étant grattée le nez pour marquer que la chose méritait d'être réfléchie, Ermeline se haussa sur la pointe des pieds pour répéter la chose à l'oreille de Constance, parce que Constance était la plus maligne de la famille et qu'elle saurait lui dire si c'était bien comme ça. On vit alors une paire de petits yeux toujours plissés s'aggrandir, puis Constance, tiraillant ses deux nattes en même temps, consulta Bernardine, qui fit appel à son tour à Jacquette, laquelle fut empêchée de consulter Diogène par Théophile qui entendait, attaque de malvoulants ou pas, voir ses enfants manger leur repas chaud.
Pendant ce temps, les deux individus armés de gourdins mais dénués de cervelle (même d'une seule pour deux) avaient pris le parti que l'un d'eux empile Edmonde, Marjolaine et Rolande comme des assiettes sur les bras solides de l'autre et dépose le gourdin désormais non tenu par-dessus la pile.
- « Je vous prie de m'excuser, messieurs, mais si vous avez envie d'enlever mes filles, faites-le après le repas, ça vaudra mieux... Sinon, vous allez devoir leur trouver à manger, et je vous préviens, celle-là, elle est difficile. »
Edmonde, se sentant sans doute visée, rougit, ce qui eut pour effet que le plus chevelu des deux monstres, arrachant Marjolaine et Rolande des bras de son compagnon, les jeta à terre sans ménagement, l'air d'être sûr que c'était bien celle-là qu'ils cherchaient.
- « Je me demande s'ils savent parler autrement qu'en grognant » lâcha Constance entre deux cuillers, sur un ton un peu évaporé, qui fit craindre à Margot qu'elle oublie de manger et lui fit, par conséquent, venir reverser de la porée à la savante de la famille (on ne sait jamais).
Tandis que Rolande et Marjolaine se relevaient en se débarrassant l'une l'autre des épines de pins restées accrochées à leurs robes (a-t-on idée de jeter les gens dans des épines!), un grondement se fit entendre dans l'un des sacs à ouvrage. Celui de Marjolaine, pour être exact... Vous l'aurez compris, c'était Alban, mais un un Alban pas tout à fait comme d'habitude. Un Alban qu'on avait encore jamais vu. Un Alban tout de noir vêtu, portant immense cape semblant de fourrure d'ours, coiffe de feutre noir orné de médaillon d'argent, ceinturon tout de grosses plaques gravées de toutes les phases de la lune, et tenant contre lui un grimoire relié de cuir noir et renforcé de ferrures blanches comme argent pur. Plus inquiétant encore: ses jolies boucles blondes étaient devenues noires. A son côté, le petit poignard tout fin avait laissé place à une dague de belle taille qui valait presque une bonne épée.
- « Holà ! Veuillez lâcher cette demoiselle et venir vous battre, si vous l'osez ! Ce sera aux armes de votre choix!
- Heuuuooonnnn ????
- Aaaagghh ? Mmmmhhh ??? »
Hochant la tête en avalant sa porée, Constance leva un doigt pour donner indication à Bernardine de dire sa pensée.
- « Ils ne parlent pas. »
Pensée qui, si elle était bien celle de Constance fut cependant très vite démentie.
- « Il nous prend pour qui, l'autre, là ?
- On es des bandits, pas des chevaliers.
- Je ne suis pas chevalier non plus, mais cette demoiselle est soeur de celle que j'aime. Je ne laisserai personne lui faire du mal.
- Ah zut... On s'est trompés... Normalement, on doit enlever la fiancée du neveu du roi.
- Le neveu du roi c'est moi, là d'où on vient, vous et moi, mais ici, je ne suis rien, même pas le fiancé de qui que ce soit... Pas encore... Et vu la tête que tirent les parents et les grands-parents de ma mie, je doute que ça change bientôt.
- Ah... C'est notre faute, ça prince Ignacio... On aurait pas dû attaquer comme ça, sans se renseigner avant...
-Pis c'est embêtant, prince Ignacio... On fait quoi, si on peut pas enlever ta promise et que tu peux pas nous ratatiner pour ça ?"
Alban (?) eut alors un petit rictus assez inquiétant, avant de répondre sur le ton le plus courtois qui puisse être :
- "Oh... Si cela peut vous donner satisfaction, je suis tout à fait d'accord pour un combat. Je crois vous l'avoir déjà fait entendre
- Ca va pas, prince... C'est pas comme ça que ça doit se passer.
- Ouais. Il a raison. C'est pas comme ça.. »
Ici, Diogène, désireux, pour une fois, de ne pas être pris de vitesse par ses soeurs, se hasarda à commenter tout haut :
- « En vrai, dans le livre, le combat, il a même pas lieu. C'est que des vantards, ces deux-là. Dans le livre, quand le prince avec son armée de fantômes, il les poursuit, ils se sauvent comme des lapins et la princesse, elle en profite pour se sauver. »
Un peu inquiet, Théophile regarda son fils un instant, puis, certain qu'il ne mentait pas, se promit, à la première occasion, de demander à son ami copiste ce que c'était que ce prétendu roman de chevalerie où on croisait des princes sorciers et dont les personnages étaient tellement réels.
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Secteur "au fil du crayon et du clavier"
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Reste 2 épisodes ...
vendredi 6 mars 2009
La Taverne de Diogène (3° épisode)
S'étant chargée d'un passager supplémentaire, quoique peu encombrant car épisodique et doté, de plus, de l'étrange capacité de réduire sa taille à celle d'une souris, la Taverne du Père Moniot devint très vite plus florissante qu'elle n'avait jamais été.
Fini les tonneaux trop rapidement vidés. Fini les jambons trop petits. Fini les roues qui tombent dans une ornière et que les enfants doivent aider à dégager. Au moindre petit souci, la solution était devenue de faire signe à Marjolaine pour qu'elle sorte son promis de son aumônière et lui demande ce petit service. En général, le très courtois jouvenceau tout de blanc vêtu ne se le faisait pas dire deux fois et, tant qu'il y était, après avoir rempli les tonneaux ou remis la charrette sur la route, il enchaînait en proposant son aide pour plumer le poulet du repas du soir ou bien tenir l'écheveau de laine du tricot de Margot, ou bien aider Théophile à apprendre leurs lettres aux enfants, ou bien étriller les mules fatiguées, ou bien...
En bref : on ne l'arrêtait plus... Notons au passage que tout ce qu'il faisait, il le faisait sans se faire jamais le moindre tache, ni sur lui, ni sur ses habits, et puis, chaque fois, de manière quasiment imprévue, il disparaissait et on le retrouvait caché dans un coin, pas plus grand qu'une souris. Alors, Marjolaine lui donnait un bol de soupe bien plus grand que lui, mais qu'il avalait vaillamment avec un gros morceau de pain, puis elle le soulevait par sa petite cape toujours immaculée et elle le glissait dans sa bourse ou dans son sac à ouvrage.
Evidemment, mieux valait un galant comme celui-là qu'un gros vilain paresseux qui n'en aurait eu qu'à la vertu de la fille, mais Théophile, malgré tout, se posait quelques questions.
La première de ces question était celle-ci : « Cet être est-il réel ou vient-il vraiment de cette saleté de bouquin ? »
Comme il avait, sur un mouvement d'humeur, lancé le livre dans une rivière, il n'avait plus guère de moyens d'en avoir la réponse.
La deuxième de ces questions était celle-ci: « Est-il bien chrétien de laisser ma fille épouser cet être ? »
Alban (de tous les noms donnés à l'étrange jouvenceau, celui-ci, qui était venu de la Mère Moniot, semblait devoir lui rester, nous allons donc l'employer) n 'ayant pas grand mal à se trouver en présence d'une croix ou même à entrer dans une église, Théophile en était venu à penser que, peut-être, ça pouvait se faire.
Le problème allait être de le convaincre qu'il devait, pour cela, prendre dimension humaine et ne pas la quitter.
De l'avis de la mère Moniot, et il était absolument sans appel, Alban était un lutin, mais il était impossible qu'il s'agisse d'un nuton, car les nutons sont créatures d'aspect empâté et celui-là était, grand ou petit, beau comme un ange. Il ne pouvait non plus s'agir d'un puck, car cela avait été convenablement vérifié, sa belle chevelure bouclée aux tons ensoleillés ne dissimulait pas la plus petite corne. Un temps, la mère Moniot avait pensé à un lupron, mais elle s'était ravisée en constatant que le damoiseau avait peur des souris.
- « Hé! C'est que ces choses-là, la Mère, ça mange le papier! »
L'explication donnée là par le Père Moniot à cette frayeur qu'il n'aurait ordinairement tolérée chez personne, laissa la Mère Moniot très dubitative, mais convint à tout le reste de la famille.
- « Il est plus dans son livre. Il s'habituera. »
Et de fait, Alban s'habitua très vite. Preuve en fut qu'au premier marché qui lui en offrit l'occasion, il fit l'acquisition d'un couple de furets qui, dès lors, traquèrent les voleurs à longues incisives qui oseraient attaquer les provisions de la taverne.
A le voir, désormais, se promener sur le dos de ces bêtes-là quand il reprenait sa petite taille, la mère Moniot fut plus convaincue que jamais d'avoir affaire à un lutin et sûrement pas à autre chose. Théophile, lui, au vu de ses prouesses d'équitation en vint à se demander ce que pouvait bien être Alban, dans ce fichu roman, s'il n'était pas chevalier.
Mis à part qu'il se nommait Ignacio, dans son livre, et que ce prénom, s'il plaisait beaucoup à Marjolaine, avait le don d'agacer de façon absolument unanime tout le reste de la famille, on ne savait pas grand-chose de lui... Ah vraiment, quel bêtise d'avoir jeté ce livre ! Encore que ? Sait-on jamais ? S'il était venu à l'esprit d'un autre personnage de prendre vie ? Au moins, celui-là n'était pas dangereux, et même était assez gentil, mais si ça avait été un gros vilain géant ou bien un dragon ? Hein ? Qu'aurait-on fait, alors ?
Théophile, donc, finalement, était sans trop de regrets de son acte, le jour où il eut la très mauvaise surprise de découvrir Diogène, Constance et Ermeline à plat ventre dans l'herbe, en train de lire le fameux roman.
Mis à part une certaine difficulté de compréhension due à l'absence du héros dans le livre, les enfants ne signalèrent rien de particulier. Le livre fut donc rangé soigneusement hors de leur portée, et on passa à table, car la porée était chaude et le poisson grillé.
Etait-ce l'odeur du repas qui les avait attirés ?
En tous cas, avant même que les bols soient remplis, une paire de ribauds aux mines fort peu engageantes fit son apparition, sans qu'on aie bien compris de quel côté de la route ils étaient venus.
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4° épisode bientôt, si j'ai rien d'autre à poster...
Si par miracle, le blog revient à son bon vieux rythme d'un article par jour, faudra attendre un peu plus longtemps, mais ça m'étonnerait un peu que ça se produise tout de suite !
Bzzzz !
lundi 23 février 2009
La taverne de Diogène (2° épisode)
La taverne du père Moniot aurait pu rester à jamais un simple tonneau, même très grand, hissé dur une charrette. L'attraction faisait déjà une bien belle enseigne, certes et la cuisine de « la mère Moniot » et de sa fille étant connues en tous lieux depuis longtemps, on se pressait autour des deux charrettes et des mules sitôt qu'on apercevait, sur un marché, le fameux tonneau sur lequel, s'aidant du grand filet que leur père avait tendu pour y accrocher des feuillages, les enfants grimpaient admirer le paysage.
Mais la taverne de Diogène ne serait jamais devenue ce qu'elle est si elle avait seulement été cela, et comme vous vous en doutez, elle ne le resta pas bien longtemps.
Diogène avait, je crois, six ans, quand Théophile, lors d'une halte, en prenant dans le fond du charriot-tonneau une couverture pour y emballer Amandine, petit bout de femme de trois ans qui venait de tomber dans une mare en voulant y cueillir un nénuphar, découvrit caché là un individu qui n'avait rien à y faire.
Ah non... Vraiment rien... Qui donc avait bien pu laisser entendre à ce jouvenceau aux habits d'un goût vestimentaire impeccable, quoique sans prétention, au visage tout aussi exempt de boutons que de barbe ou de crasse, à la ceinture modeste mais bien ouvrée soutenant une dague de belle facture mais sans prétention, qu'il y avait place pour lui dans ce chariot ?
De stupeur, Théophile regarda autour de lui. Non, c'était pas normal... Le père Moniot, la mère Moniot, la Margot, lui-même, les gosses, rien que des mochetés. Y'avait jamais eu que des gens moches à faire peur dans ces deux charriots. Ce type créait un précédant inquiétant.
Du coup, étant de nature à vouloir chercher des explications, Théophile se mit à passer en revue sa marmaille, leur faisant signe de se ranger pour qu'il puisse le faire à son aise. Ah mais... Qu'est-ce que c'était donc que ça ? On allait pas lui faire avaler, à lui, que ce joli page tout droit sorti des pages d'un livre enluminé était venu là tout seul ? Sans blague ? Et Théophile, secouant vivement la main parce que le rang n'était pas assez rapide à se former, scrutait attentivement tout son petit monde.
Les premiers à se voir autorisés, d'un geste vif comme épée ébréchée du revers de la grande main osseuse par-dessus l'épaule aigue comme pin bien fier, à retourner à leurs occupations, furent Diogène et les plus petites soeurs. Le père Moniot s'était joint à Théophile pour l'interrogatoire muet, mais les suspectes, non seulement ne disaient rien mais ne laissaient rien transparaître dans leurs gestes ni dans leurs regards.
La Mère Moniot s'en mêla, menaçant toute la famille des pires calamités cuilinaires dont elle soit capable. Rien. C'était à n'y rien comprendre.
Margot, enfin, se décida, et elle n'y alla pas par quatre chemin: elle arracha du rang, sans ménagement, sa grande bécasse de Marjolaine, une idiote qui, à quatorze ans, cherchait des trèfles à quatre feuilles dans toutes les pâtures et laissait toujours un quignon de pain pour les lutins près de la taverne. A coup sûr, c'était un coup à celle-là, ça !
- « Dis donc, toi, le beau monsieur, avec ta jolie mine à bailler aux corneilles et à raconter des poèmes, ça serait pas que tu t'es ennamourraché de ma petite merveille, dis ? »
Théophile se garda bien, puisqu'il avait fait chou blanc, d'intervenir. Il aurait été trop tenté de glisser à sa femme que qualifier Marjolaine de « merveille » était sûrement très abusif. Elle avait hérité de lui son nez crochu, ses joues maigres et ses grands pieds, et de sa mère, ses cheveux de crin de cheval et toujours gras.
Contre toute attente, le jouvenceau se mit à secouer frénétiquement la tête.
La Mère Moniot, coupant la parole au Père Moniot qui, du coup, se contenta de lever les bras au ciel, prit sa voix la plus gentille, celle habituellement employée pour donner une cuiller de miel aux enfants quand ils étaient malade, et demanda :
- « Et d'où sortez-vous donc, comme ça, mon petit ?
- Mais... D'un livre, bonne dame ! »
Un livre ?
Théophile et Moniot regardèrent ensemble Marjolaine, puis ils regardèrent le jeune homme, puis ils regardèrent encore Marjolaine et encore le jeune homme. Et puis, d'un de ces bons qui époustouflaient toujours les clients de la taverne, Théophile fut dans le chariot, dans le tonneau, à l'endroit où il avait pris la couverture... Où, c'était bien ça, il y avait son panier à livre dessous.
Pourtant, aucun n'avait la moindre image, il en était certain.
Comment ça « pourtant » ? C'était ridicule... Images ou pas, ça n'aurait rien expliqué.
- « Qu'est-ce que c'est que cette histoire de livre ? Personne ne peut sortir d'un livre !
- Je le croyais aussi, messire, mais votre fille a beaucoup de volonté.
- Et que comptez-vous faire à présent ?
- Sûrement pas retourner dans mon livre. Celui qui l'a écrit ne m'a pas accordé une vie bien passionnante. Je serais donc très honoré si vous vouliez bien m'accorder la main de Marjolaine.
- Pardon ?
- Si vous désirez que j'accomplisse une quête quelconque avant nos épousailles, ce sera avec joie. Mais ne la choisissez pas trop dure, je vous prie. Je ne suis pas chevalier. »
Soudain, Théophile regrettait de n'avoir jamais lu le roman de chevalerie qu'un ami copiste un peu farceur lui avait un jour donné parce que le maître l'avait trouvé trop mal écrit.
-« Vous êtes quoi ? »
Dans la clairière, c'était un silence à entendre les écureils grignoter les pommes de pin. Le soleil dansait sur les nénuphars. Les enfants disposaient dans l'herbe des bols, avec des cuillers dedans. La soupe d'orties et de pois embaumait merveilleusement.
C'est alors que, sans que personne l'aie vu s'en aller, le jeune homme disparut d'un seul coup.
Le 3° épisode n'est pas encore écrit...
Donc, je ne sais pas quand je le posterai .
jeudi 19 février 2009
Petit gag improvisé ...
En ce moment, j'ai pas le temps de dessiner...
Alors, excusez du peu, je poste ça (c'est merdique, et pas parce que c'est fait vite: c'est bien trop statique...)
C'est né d'une discussion sur forum.
Vu que j'ai encore des tas d'idées sur le thème et qu'on m'a dit que c'est pas clair, je vais sûrement reprendre la planche quand j'aurai le temps...
mercredi 18 février 2009
La taverne de Diogène (1° épisode)
La taverne de Diogène est à ce jour bien connue là où il y a des tournois ou des foires. La bonne humeur de son patron y est pour beaucoup. L'apparence de la taverne, qui date à peu près du temps de la naissance dudit patron, y est pour bien plus.
Pour conter l'histoire de cette taverne, il faut remonter au temps où elle n'avait pas cette apparence et où personne ne la nommait la taverne de Diogène parce que, étant tenue par le grand-père de celui-ci, elle était alors la taverne du père Moniot.
Pourquoi le nommait-on ainsi, ce brave homme dont le prénom, oublié de tous sauf de sa femme quand elle était en colère, était « Innocent » ? Bien des raisons ont été avancées, et point toutes fort catholiques, disons-le. Quand à la taverne, c'était une taverne ambulante très ordinaire, montée sur une charrette que suivaient quatre mules souvent bien trop chargées. Le père Moniot conduisait la charrette. Sa femme et sa fille menaient les quatre mules attachées à la queue-leu-leu. Année après année, on les voyait se transporter de foire en tournoi et de tournoi en marché avec leurs tonneaux qui, il faut le reconnaître, étaient toujours de la meilleure qualité et jamais assez remplis pour n'être pas vidés plus vite que prévu. Quand à la cuisine de la taverne, pour être sommaire et faite sur un simple feu de camp, elle était toujours parfaite.
Le seul défaut que cette taverne aurait pu avoir, c'était la fille du tavernier, grosse, laide, empestant l'ail et le fromage, le cheveu gras et l'oeil bigleu, un pied tordu et l'esprit un peu lent à la détente. Encore fille à vingt-cinq ans, elle faisait lever les yeux et les bras au ciel à sa mère, quand à son père, il avait depuis longtemps renoncé à lui expliquer que les princes charmants vêtus de blanc ne s'arrêtent pas dans les tavernes.
- « Pendant ce temps-là, disait-il, elle ne fait pas de bêtises... »
Ce à quoi sa femme lui répondait invariablement:
- « Faudrait encore qu'elle trouve quelqu'un qui aie envie d'en faire avec elle. »
Tout vient à point à qui sait attendre.
Un soir de beuverie un peu plus prononcée que de coutume, et après quelques parties de dés plus ou moins désastreuses, le jeune Théophile, cinquième élément mâle d'une nombreuse fratrie, et destiné par cet état de choses à des études de théologie qui feraient de lui un de ces grands prélats qui disent en tous lieux ce qu'il est bon de faire ou de ne pas faire, se hasarda à tomber amoureux.
Le jeune homme n'avait pas précisément le profil parfait du prince charmant tout de blanc vêtu: il portait une cotte noire toute rèche et démodée depuis au moins soixante-dix ans, il avait un nez rien moins que crochu, assorti à ses joues creuses et à ses petits yeux orangés tout brillants. Ses bras étaient maigres comme des ceps de vigne, et une de ses chaussures laissait voir le gros orteil.
Chacun sait bien que l'amour est aveugle. Théophile, peut-être parce qu'il avait souvent le ventre creux, trouva charmante l'odeur d'ail et de fromage de Margot. Margot, peut-être parce que, comme son père et sa mère, elle portait des sabots, chose qui ne se crève pas, s'attendrit devant le gros orteil dépassant de la chaussure trouée.
Vous l'aurez compris: quand la taverne du père Moniot se remit en marche, elle emportait avec elle le petit clerc Théophile et ses maigres hardes. Il épousa Margot à la première chapelle venue et dès lors, à chaque printemps, la charrette se chargea d'un passager supplémentaire.
La science des chiffres et des lettres de Theophile aida Moniot à tenir mieux ses affaires et après avoir augmenté le nombre des mules afin de porter plus de marchandises et de porter aussi les enfants (rien que des filles, sacrebleu!), on se décida, une année, à acheter une deuxième charrette.
Quand la décision se prit, Margot, entourée de sa mère et de ses neuf filles, préparait la venue du dixième morveux de la famille et Moniot sentait venir qu'à ce train, à force de transporter des habits et autres affaires pour tout le monde, on allait plus pouvoir transporter de marchandises. Pour un peu, il aurait regretté le temps où sa fille était vieille fille.
Théophile, se sentant sans doute un peu coupable, ne disait rien et brossait les sabots des mules avec acharnement, montrant à ses filles ainées comment faire pour que ça soit bien propre et pour que la bête ne file pas un coup de pied en traître pendant qu'on ne regarde pas.
La venue du premier garçon de la fratrie fut un terrible choc. Personne ne s'y attendait. A tel point que le seul prénom envisagé était « Roseline » et qu'il ne convenait, à l'évidence, pas du tout.
C'est alors que les yeux de Théophile se portèrent sur un énorme tonneau qu'on évacuait d'une taverne (une taverne ordinaire celle-là, avec des murs et une cave), un gigantesque tonneau vide où le duc Guillaume aurait facilement pu faire entrer une vingtaine d'hommes en armes.
Il alla vers le tavernier qui supervisait les opérations, discuta un peu avec lui, puis revint.
- « Mon fils s'appelle Diogène, Père Moniot, et si ça ne te fait rien, nous allons installer notre taverne dans un tonneau. »
mercredi 29 août 2007
Pour une fleur étoilée....
Bien sûr, la vieille des rochers avait maudit le père Giraud et les siens, au printemps et nul n’ignorait que c’était à cause de la jolie Isane, sa petite-fille. Nul ne s’en était mêlé et surtout pas les vieux du village. Isane ressemblait trop à sa grand-mère, qui avait, en son temps, causé trop de querelles parmi les gars du village sans bien même s’en rendre compte.
Ce qui s’était passé entre les fils du père Giraud et Isane, on s’en fichait pas mal, mais pendant quelques temps, on avait accordé grande importance au fait que la vieille Louison avait maudit toute la famille… Puis les moissons étant passées sans que rien ne se soit passé, on avait commencé à oublier, et au temps de tuer le cochon, la fête à la ferme Giraud se préparait d’autant plus ardemment que le fils aîné se marierait l’été suivant et que tout cet hiver, ils serait tous les jours à courtiser sa promise. On aurait dû se souvenir, sans doute, de ce que la vieille avait hurlé sur la ferme Giraud au printemps, mais on avait oublié… Et on avait oublié d’autant plus facilement que depuis les moissons, personne n’avait eu besoin des soins de la vieille rebouteuse et que sa petite-fille avait cessé de descendre au village.
En fait, non seulement, elle évitait le village, mais elle s’écartait sans doute de la bergerie quand quelqu’un y montait chercher sa grand-mère car même quand les chèvres y étaient, elle ne s’y trouvait pas, et pourtant, dans la cabane, on voyait deux bols près du pot. Elle était donc là.
Au cours de l’automne, les bergers qui passaient là-haut avaient dit avoir vu une tombe près de la maison des rochers. Quelques curieux avaient essayé d’y aller voir, mais aucun n’avait vu ni la vieille, ni Isane, alors on avait beaucoup causé, d’abord, et puis plus du tout.
Le temps de tuer le cochon était venu et on avait peut-être un peu vite oublié les glapissements de la vieille Louison… Un peu vite, oui, car après tout, on avait jamais oublié ce qui était arrivé quand elle avait quinze ans et que, comme maintenant Isane, elle avait plus d’amoureux qu’elle ne l’aurait voulu.
C’était un peu différent, quand même… Car Louison, si elle n’était pas riche, n’était pas non plus petite-fille de la rebouteuse. Elle avait donc des prétendants et elle en avait même beaucoup trop puisque pour les départager, elle avait eu le caprice de vouloir, pour orner ses cheveux à la fête du village, des fleurs cueillies au plus haut des cimes.
Quelques intrépides s’étaient mis en route. Beaucoup avaient renoncé. Certains n’étaient pas revenus. Deux avaient ramené quelques pauvres petites choses déjà fanées. Un beau manouvrier roux qui n’avait pour fortune que ses bras, ses dents blanches et son flutiau avait ramené une couronne entière de petites fleurs argentées en forme d’étoile. Sa victoire était beaucoup trop nette pour qu’on aille lui refuser le droit d’épouser la Louison, la plus belle fille du village, mais on avait rechigné à lui offrir du travail au printemps, et il avait dû aller louer ses bras un peu plus loin, laissant sa femme dans la cabane de berger qu’elle avait eue en dot et lui promettant de revenir à l’automne… Mais cette année-là, l’hiver était venu si tôt, et si rude ! La pauvre Louison s’était trouvée seule avec un gros poupon roux et bien vite, des médisances qui se faisaient à voir les gars la suivre sitôt qu’elle s’éloignait du village.
Puis les années avaient passées et, sa beauté s’envolant, les ragots avaient été d’un autre ordre. Ne vivait-elle pas trop isolée ? Le père de son fils, cet étranger, n’était-il pas trop roux, trop habile et trop rusé ? N’était-elle pas trop habile à soigner toutes sortes de blessures et de maladies ?
Jeune homme, le fils du manouvrier s’était fait colporteur. On avait vu les chèvres de la vieille bergerie de plus en plus belles, la Louison de mieux en mieux vêtue, et quand il avait aggrandi sa maison, le colporteur avait eu réputation au village, d’un homme riche, mais il n’avait pas tenté de s’y marier et on l’avait un jour vu revenir accompagné d’une étrangère qu’il avait installé chez sa mère. On lui en avait voulu de cela, et quand elle était morte de la naissance d’Isane, personne n’avait pensé à avoir pitié d’eux. On lui en avait voulu aussi, de continuer à vivre dans la montagne et plus encore d’avoir un troupeau dans la vallée voisine.
Et puis, on en voulait trop, encore, à la Louison, de ce qu’elle avait été autrefois et on en voulait trop à Isane de lui ressembler autant.
Alors, ce soir-là, dans le grand silence qui s’était fait après que le cochon aie crié, chacun regardait l’homme roux qui avançait en faisant sonnet des clochettes liées aux deux bouts d’une baguette qu’il tenait dans sa main gauche. Normalement, la fête aurait dû commencer vraiment, puisque le cochon était abattu et prêt à être pendu par les pieds au-dessus du baquet, mais… Il y avait cet homme.
Cet homme que tout le monde connaissait, puisque c’était le père d’Isane, mais qui ressemblait tellement à un autre, que seuls les vieux avaient connus : le manouvrier de la Louison.
Et puis, cet homme avait quelque chose d’effrayant, à secouer ainsi ses grelots sans rien dire, ni desserrer les lèvres.
Benoît, l’aîné des fils Giraud, sentant qu’il fallait faire quelque chose, avança d’un pas. L’homme le regarda si durement qu’il recula aussitôt.
On entendait des bêlements depuis un moment et son frère, Xavier, regardait quelque chose dans le noir. Benoit suivit son regard mais sans rien voir, d’abord, ce qui ne le surprit pas, car son frère avait réputation de voir la nuit aussi bien qu’un hibou, puis, au bout d’un moment, Isane entra dans la grange et chacun put voir le ventre arrondi sous la robe et le châle dont elle s’entourait.
Le colporteur s’approcha de Benoît en faisant sonner les deux grelots de plus en plus vite. Il tomba.
Sans doute allait-il faire de même avec Xavier, car il s’était tourné vers lui, mais le père Giraud avait pris les devant et s’était placé devant lui.
-« Celui-là n’a pas de promise. Je te demande Isane.
-Les riches fermiers de ce village n’ont que faire des gens comme moi et ma fille.
-Laisse au moins mon fils se défendre. »
L’homme réfléchissait quand une voix claire comme celle des clochettes se fit entendre.
-« Je veux une fleur du haut des cimes. Laisse-le essayer d’aller la chercher. »
Giraud regarda Xavier, déjà un peu soulagé. On disait au village que ce grand garçon souple et prudent était dans les rochers plus habile qu’une chèvre. Si quelqu’un avait des chances de réussir telle épreuve, c’était bien lui.
Rangeant les clochettes dans sa ceinture, le colporteur entraînait sa fille.
-« Avant que l’enfant soit né, ma fille doit avoir eu ce qu’elle demande ! »
Et puis, s’il ne réussissait pas, qui donc tiendrait la ferme, après lui ? La plus belle du village ? Il devait réussir ! Le colporteur ayant posé ses clochettes, Giraud osa, un bref instant, les soulever et fut frappé par leur poids. Ses yeux se portèrent alors sur les bons souliers de beau cuir du colporteur et de sa fille, puis sur sa boucle de ceinture brillante et son gros couteau de chasse à poignée travaillée, et sur le collier caché dans le châle d’Isane… Tout ça avait belle allure et on pouvait parier que la dot de la belle Isane était bien plus belle que celle, autrefois, de la Louison.
Mais au brouhaha qui montait déjà, il devina que Xavier ne serait pas seul à tenter l’épreuve et que d’autres espéraient le surpasser.
Dehors, le vent criait que l’hiver viendrait bientôt.
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